LA PREMIÈRE VOITURE

La remise qui sépare l'hôtel-restaurant « Les Vignobles de France » de la boutique d'Edmond Levy, tailleur pour homme, a longtemps servi à garer la charrette qui étaient utilisée par Victor, le grand-père d'Antonin, pour transporter les denrées qu'il allait chercher au marché.

Charette dans la remise


Ces denrées destinées soit aux clients, soit à la famille étaient rangées dans la remise ainsi que dans la cave du restaurant. Outre le charbon, les tonneaux et autres sacs et caisses, il y avait derrière la porte un grand bidon de pétrole destiné à alimenter l'éclairage avant l'électrification de ce dernier.
Bien avant, au début de l'aventure de ce petit hôtel, cette remise servait d'écurie où les voyageurs d'un soir pouvait faire reposer leur monture. Mais avec le temps et surtout le chemin de fer, il n'y avait plus beaucoup de chevaux. Seul restait celui qui tirait la charrette, mais seul cette dernière prenait place dans la remise. Onésime, ainsi qu'on appelait le brave animal, était logé dans une écurie, annexe de l'hôtel située non loin dans le passage d'Enfer.

Charete dans la rue


Fernand, le père d'Antonin, est un homme assez ouvert au progrès. Il avait depuis longtemps pensé à profiter des techniques modernes et à remplacer la charrette par une automobile. Mais il lui avait fallu attendre. Jusqu'en 1920, date à laquelle Victor et son épouse se retirèrent du côté de Clermont Victor, le «vieux » comme l'appelaient les clients, ne voulait pas entendre parler de ces engins tout juste bons à donner la mort ! Du moins est-ce ainsi qu'il parlait de ces voitures, oubliant, sans doute, que c'est grâce à elles que, dans la nuit du 7 au 8 septembre 1914, une dizaine de milliers d'hommes avaient été transportés sur le front de la Marne, empêchant ainsi l'invasion de Paris par les troupes allemandes.
- Qu'est-ce qui-z-ont fabriqué tes constructeurs d'automobile pendant la guerre ? Hein ? Qu'est-ce qui-z-ont fabriqué ? Des armes, je te le dis ! Et des chars, et des munitions et tout le tintouin ! Ça te suffit pas d'avoir été blessé pendant c'te foutu guerre que tu veux encore te tuer dans un de leurs engins ! Non ! Et quand je dis non, c'est non !

Charette dans la rue


Lorsqu'il fut le patron, Fernand se trouva un peu submergé par le travail. Même si Victor avait pris un rythme plus lent ces dernières années, il manquait des bras à la manœuvre.
Ce n'est donc qu'en 1925 que la foutue charrette laissa la place dans la remise, au milieu du « fourbi », comme l'appelait Suzanne, la femme de Fernand, à une magnifique Citroën B2 Torpédo qui devint vite un outil indispensable à la bonne marche de l'hôtel. Antonin aurait préféré une Ford T, mais bien que Ford se soit installé en France depuis 1913, Fernand considérait la marque comme américaine. Peut-être avait-il été aussi un peu influencé par le nom de Citroën illuminant la Tour Eiffel durant l'exposition des Arts Déco.
- Ford ! Ford ! C'est français ça ? T'en as plein la bouche de tes « amerloques ». Et puis tiens, c'est-y Ford ou c'est-y Monsieur Citroën qu'a organisé c'te croisière noire comme y-z-on dit dans les journaux ? Colomb-Béchar Le Cap elle l'aurait fait ta Ford T ?
- Oui P'pa, mais c'était des autochenilles les citroën...
- Autochenilles où pas c'était Mr Citroën et c't homm là on lui doit d'avoir appris des pays qu'on savait même pas qui z'existaient. Tu connaissais toi, Monsieur le bel esprit, Colomb-Béchar avant ça ? Allez ! D'abord c'est moi qui décide : ce s'ra une B2 !
- Tu décides, tu décides, intervint de sa voix douce Suzanne, nous décidons, non ? Moi aussi j'préfère la citron.

Citroën B2

Citroen B2


Si Antonin n'obtint pas satisfaction, il n'en conçu pas moins un plan pour enrichir leur commerce grâce à ce nouveau véhicule. Il proposa simplement aux clients de province venant passer quelques jours à Paris et qui choisissait d'allier les affaires et le loisir en s'installant dans le quartier Montparnasse, d'aller les chercher et de les ramener à la gare sur simple demande de leur part par carte postale.

Citroen B2





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